Ce que nous savons (et ce que nous ignorons) sur le nouveau Fonds pour un Canada fort
Rédigé par L'equipe Investisseur Inspiré
Publié le 10 juin 2026
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Lorsque le premier ministre Mark Carney a dévoilé le Fonds pour un Canada fort en fin avril1, il l’a présenté comme un moyen d’aider à financer la prochaine génération de croissance du pays. Les détails du fonds ne sont pas encore tous connus, mais on s’attend à ce que les Canadiens aient la possibilité d’investir aux côtés du gouvernement et des capitaux privés dans des secteurs comme l’énergie, les infrastructures, l’agriculture et les minéraux critiques.
Même si le premier ministre a comparé le fonds souverain au fonds de pension du gouvernement de la Norvège, le gouvernement fédéral n’a pas révélé beaucoup de détails sur son fonctionnement. Voici une analyse de ce que nous savons et les questions qui restent sans réponse.
Ce que nous savons
Ottawa prévoit d’injecter 25 milliards de dollars sur trois ans dans ce fonds et d’en faire une nouvelle société d’État indépendante, dirigée par un chef de la direction et un conseil d’administration indépendant2. Le fonds investira aux côtés de capitaux privés dans des sociétés et des projets qui « bâtissent le pays », comme les ports et l’exploitation des ressources naturelles. L’objectif est de générer des rendements commerciaux afin d’accroître la richesse nationale.
Contrairement à la Banque de l’infrastructure du Canada (qui accorde principalement des prêts)3 et à d’autres instruments de placement fédéraux, le Fonds pour un Canada fort prendra des participations directes dans des projets et des sociétés, en investissant selon les mêmes modalités que les bailleurs privés. Tout rendement serait réinvesti pour contribuer à la croissance du fonds au fil du temps.4
Plus de 100 fonds souverains exercent maintenant leurs activités à l’échelle mondiale5 et gèrent collectivement plus de 16 500 milliards de dollars américains d’actifs6. Le fonds de pension de la Norvège, d’une valeur de 2 000 milliards de dollars américains et créé en 1990 pour investir les revenus pétroliers et gaziers du pays7, est le plus important et il est considéré comme le fonds souverain le plus réputé au monde8.
Les fonds souverains sont habituellement fermés aux investissements externes, les gouvernements étant les seuls à les utiliser pour déployer les liquidités publiques excédentaires9. Dans le cas du Canada, les résidents et les investisseurs étrangers seront éventuellement en mesure d’investir directement et de profiter potentiellement des gains si le fonds est performant.
Si cette promesse se concrétise, le fonds donnera aux investisseurs individuels une participation directe dans une catégorie de projets à grande échelle qui étaient habituellement réservés aux fonds de pension et aux investisseurs institutionnels.
Selon Paul Calluzzo, professeur associé en finance à la Smith School of Business de l’Université Queen’s, cela donnerait également aux Canadiens un nouvel outil d’épargne à long terme, assorti d’une dimension émotionnelle et patriotique, qui pourrait encourager les gens à y participer.
Ce que nous ignorons
Le plus grand inconnu concernant le Fonds pour un Canada fort est peut-être le plus simple. D’où proviendront ces 25 milliards de dollars? Lors de l’annonce en avril, M. Carney a évoqué la Mise à jour économique du printemps et l’amélioration de la situation budgétaire comme éléments de réponse10. Cette mise à jour prévoyait un déficit de 66,9 milliards de dollars pour 2025-202611 (révisé depuis à 55,28 milliards de dollars)12, puis un fléchissement à 56,2 milliards de dollars d’ici 2029-203013.
M. Calluzzo affirme que c’est le principal point d’interrogation. En effet, la majorité des fonds souverains sont créés à partir d’un excédent – une réserve d’argent provenant soit de la richesse en ressources naturelles, comme une manne pétrolière, soit d’un excédent de change issu du commerce international. Mais le Canada fonctionne avec un déficit, et non un excédent; une manière de capitaliser le Fonds pour un Canada fort consiste à emprunter l’argent. L’autre option consiste à recycler des actifs, où Ottawa « vendrait une partie de nos actifs publics, puis utiliserait l’argent de cette privatisation pour acheter un autre ensemble d’actifs », ajoute M. Calluzzo.
Aucune de ces options n’est fondamentalement mauvaise, affirme-t-il, rappelant que la dette est souvent utilisée pour financer des occasions de placement (par exemple, un acheteur de maison qui contracte un prêt hypothécaire) et que certains actifs publics pourraient être gérés plus efficacement s’ils étaient privatisés. Toutefois, les deux scénarios comportent des pièges à prendre en considération, notamment une hausse des déficits publics si l’argent est emprunté, et un éventail d’effets potentiels du recyclage des actifs, comme la perte de revenus à long terme.
Nous ne savons pas non plus comment les Canadiens pourraient investir directement dans le fonds. Pourrait-il se comporter comme une obligation d’épargne du Canada à rendement fixe, ou comme un FNB ou un fonds commun de placement? Nous ne savons pas encore comment les investisseurs y souscriront, s’il y aura un investissement minimal, s’ils seront admissibles à des comptes enregistrés, comme les REER et les CELI, ou si l’argent sera immobilisé pendant une période déterminée.
Ottawa a promis aux Canadiens que leur investissement initial sera protégé même si des projets perdent de la valeur, mais on ne sait pas encore comment cette protection fonctionnera, si elle deviendra une caractéristique permanente du fonds et ce qu’elle pourrait coûter au final.
La protection du capital pourrait encourager les Canadiens à participer, mais le coût et la complexité supplémentaires pourraient se traduire par des rendements plus faibles, souligne M. Calluzzo. En général, lorsque les investisseurs paient pour ce qui s’apparente essentiellement à une forme d’assurance, ils peuvent « se retrouver dans une situation moins avantageuse que s’ils avaient un placement à risque semblable, mais dépourvu de cette complexité ». Si le gouvernement en assume les coûts, en fin de compte, ce sont les contribuables qui paieront la note, ce qui créera une situation où ceux qui n’investissent pas dans le fonds paieront pour ceux qui le font.
Malgré ces questions, M. Calluzzo se réjouit à l’idée que les Canadiens puissent y participer : « Ce serait formidable si cela pouvait accroître le taux d’épargne des Canadiens, remarque-t-il. Nous vivons un moment de grande fierté nationale. Cela pourrait constituer un véritable outil qui encouragerait les Canadiens à épargner davantage. »
Enfin, on ne sait pas encore comment le nouveau fonds s’intégrera aux mécanismes d’investissement et de financement fédéraux existants. Ottawa gère déjà la Banque de l’infrastructure du Canada, Exportation et développement Canada, la Banque de développement du Canada, la Corporation de garantie de prêts pour les Autochtones du Canada, la nouvelle Agence de l’investissement pour la défense et, depuis avril, le Fonds pour bâtir des collectivités fortes, doté de 51 milliards de dollars14.
Jusqu’à présent, le gouvernement a déclaré que le Fonds pour un Canada fort complétera plutôt que fera double emploi avec ce qui est déjà en place15.
Ce que nous attendons
Voici les questions les plus importantes auxquelles nous espérons une réponse rapide du gouvernement :
• D’où viendront les 25 milliards de dollars initiaux? Les fonds souverains sont habituellement financés au moyen des réserves et des fonds excédentaires de l’État, qui proviennent souvent du pétrole et du gaz16. À l’heure actuelle, la dette fédérale du Canada s’élève à environ 1 430 milliards de dollars17.
• Comment cet investissement s’intégrera-t-il aux portefeuilles de placement des Canadiens ordinaires? Beaucoup de choses restent à éclaircir, mais n’oublions pas que le programme d’obligations d’épargne du Canada a été abandonné il y a moins de dix ans18, après être tombé en disgrâce auprès des investisseurs et être devenu trop coûteux à gérer.
• Comment les gens pourront-ils investir? On n’a pas encore annoncé où les Canadiens pourront souscrire au fonds, que ce soit auprès d’une banque, par l’intermédiaire d’une maison de courtage, sur un site Web gouvernemental ou autrement.
Le gouvernement a promis de clarifier la situation au cours des prochains mois. Le moment venu, la véritable question sera de savoir si l’occasion est à la hauteur de l’engouement.
- Premier ministre du Canada, « Le premier ministre Carney annonce la création du Fonds pour un Canada fort, le premier fonds souverain du Canada », avril 2026
- Gouvernement du Canada, « Le Fonds pour un Canada fort », avril 2026
- The Globe and Mail, “Ottawa draws mixed reviews with new sovereign wealth fund to finance major projects” (en anglais seulement), « Ottawa reçoit des avis mitigés sur le nouveau fonds souverain servant à financer de grands projets » (traduction libre), avril 2026
- Gouvernement du Canada, « Le Fonds pour un Canada fort », avril 2026
- The Conversation, “Canada’s new sovereign wealth fund is ambitious, but its design raises questions” (en anglais seulement), « Le nouveau fonds souverain du Canada est ambitieux, mais sa conception soulève des questions » (traduction libre), mai 2026
- Sovereign Wealth Fund Institute, “Top 100 Largest Sovereign Wealth Fund Rankings by Total Assets” (en anglais seulement), « Classement des 100 plus grands fonds souverains par actifs totaux » (traduction libre), consulté en juin 2026
- Norges Bank Investment Management, “About the Fund” (en anglais seulement), « À propos du Fonds » (traduction libre), consulté en juin 2026
- Yahoo Finance, “From savings to sovereignty: How Canada’s new wealth fund aims to secure your financial future” (en anglais seulement), « De l’épargne à la souveraineté : comment le nouveau fonds de gestion de patrimoine du Canada vise à assurer votre avenir financier » (traduction libre), avril 2026
- CBC, “Canada is getting a sovereign wealth fund. What are they and how might this one work?” (en anglais seulement), « Le Canada est en voie d’obtenir un fonds souverain. Que sont-ils et comment celui-ci pourrait-il fonctionner? » (traduction libre), avril 2026
- Gouvernement du Canada « Mise à jour économique du printemps de 2026: Bâtir le Canada : Tous pour le Canada », avril 2026
- Économique RBC, « Axée sur la croissance, alimentée par le déficit : maintien de la stratégie fédérale dans la mise à jour de 2026 », avril 2026
- BNN Bloomberg, “Canada posts $55.3B deficit for 2025-26 fiscal year, based on monthly fiscal monitor” (en anglais seulement), « Le Canada affiche un déficit de 55,3 milliards de dollars pour l’exercice 2025-26, selon la surveillance financière mensuelle » (traduction libre), mai 2026
- Yahoo News, “Canada says 2025/26 deficit was less than expected, trims growth forecasts” (en anglais seulement), « Le Canada affirme que le déficit de 2025-26 a été inférieur aux prévisions, ce qui réduit les prévisions de croissance » (traduction libre), avril 2026
- Gouvernement du Canada, “Fonds pour bâtir des collectivités fortes”, juin 2026
- Gouvernement du Canada, « Le Fonds pour un Canada fort », avril 2026
- The Globe and Mail, “What is a sovereign wealth fund and how does it work?” (en anglais seulement), « Qu’est-ce qu’un fonds souverain et comment fonctionne-t-il? » (traduction libre), avril 2026
- Statistiques du gouvernement du Canada : Finances Canada, « Dette du gouvernement central », juin 2026
- CBC, “Rest in peace, CSB: A eulogy for the Canada Savings Bond” (en anglais seulement), « Repose en paix, OEC : Un éloge funèbre pour l’Obligation d’épargne du Canada » (traduction libre), mars 2017
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